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Le chant des touvas
En modifiant la morphologie de la gorge et de la
bouche, les touvas chantent deux mélodies simultanément
en individualisant les harmoniques du son principal.
Les prairies et les forêts de la taïga
de la République autonome de Touva, entre la Russie et la
Mongolie, sont des havres de silence. Il faut tendre l'oreille pour
percevoir les bruits naturels, une subtile symphonie de bourdonnements,
de bêlements, de murmures, de piaulements, de sifflements...
Cernée de montagnes, isolée et essentiellement rurale,
la République de Touva est ainsi un des rares lieux où
les bruits de l'homme n'étouffent pas ceux de la nature.
Aussi l'ambiance sonore de la République
de Touva inspire?t?elle aux bergers semi nomades une musique qui
se fond dans ces sons naturels : les bergers "communiquent"
avec leur environnement par des chants à deux mélodies,
produites simultanément par un seul chanteur. Le premier
est un son fondamental grave, soutenu, semblable au bourdon d'une
cornemuse. Le second est une série d'harmoniques à
une ou plusieurs octaves d'intervalle, qui rappellent le sifflement
d'un oiseau, les rythmes syncopés d'un torrent de montagne
ou le petit galop d'un cheval.
Localement, ce chant est nommé khôômei
ou khoomii, qui dérive du mot mongol signifiant gorge. En
France, on le nomme chant de gorge, ou chant diphonique, et certains
chanteurs occidentaux contemporains qui sont parvenus à maîtriser
cette technique le dénomment également chant harmonique.
Ces chants sont à la fois un mode d'expression et un phénomène
acoustique intéressants; nous les avons étudiés
du point de vue de l'ethnomusicologie et de la composition musicologique.
Les légendes de Touva racontent que
le chant de gorge est très ancien
les premiers chanteurs ont cherché à
reproduire les sons naturels dont les timbres ou les colorations
tonales sont riches en harmoniques, tel le gargouillement de l'eau
ou le sifflement des vents. L'origine du chant de gorge reste empreinte
d'un certain mysticisme, car la musique pastorale touva est liée
à une ancienne tradition animiste, selon laquelle les objets
et les phénomènes naturels ont une âme ou sont
habités par des esprits.
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Chez
les bergers, imiter les sons ambiants est aussi naturel que parler.
Aussi, le chant de gorge n'est pas officiellement enseigné,
mais appris à la manière d'une langue : de nombreux
pâtres pratiquent le chant de gorge, sans être toujours
capables de former des airs mélodieux. Comme la croyance
que le chant de gorge rend les femmes stériles s'atténue
aujourd'hui, les femmes jeunes pratiquent de plus en plus cette
technique. La popularité du chant de gorge chez les bergers
touvas est née de la conjonction religieuse animiste s'exprimant
par les subtilités du son et du timbre, et de la bonne propagation
des harmoniques à travers les vastes étendues de la
steppe.
Les plus beaux chants de gorge s'écoutent
en République de Touva et dans les territoires voisins de
l'Altaï, en particulier ceux de la Mongolie occidentale. Cette
pratique des harmoniques vocalement renforcées existe aussi
dans diverses régions d'Asie centrale, telles les montagnes
de l'Oural. Plus rare dans d'autres régions du monde, l'utilisation
des harmoniques vocales n'en est toutefois pas absente
on l'a étudiée dans le chant traditionnel des femmes
Xhosa, en Afrique du Sud, et, au cours des années 1920, dans
certaines improvisations du chanteur texan Arthur Miles.
Chacun de ces sons est une harmonique; sa fréquence
est un multiple entier de celle du son fondamental. Par exemple,
le son d'opéra le plus grave est le do grave, dont la fréquence
est égale à 65,4 hertz (ou vibrations par seconde);
ses harmoniques ont des fréquences de 130,8 hertz, de 196,2
hertz, etc. (voir la figure 2). Normalement, l'intensité
des harmoniques diminue, avec leur hauteur, de 12 décibels
par octave : chaque fois que la fréquence double, l'intensité
est divisée par environ 16, puisque l'échelle des
décibels est logarithmique.
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